Presse

Charles Arden dans Olyrix (24 novembre 2019)

Acis et Galatée, moutons sur la banquise

Tricots de peau et cubes noirs dans un grand cube blanc, Acis et Galatée de Haendel est transporté au Pôle dans une mise en scène épurée de Julien Chavaz :

Acis et Galatée se situe entre le petit opéra (par sa dimension dramatique traitant d'un sujet profane en une heure et demie), le masque/semi-opéra (pour son potentiel théâtral), l'opéra pastoral (avec ses bergers omniprésents) voire l'oratorio (c'est l'histoire d'un amour pur, d'un héros tué par une figure diabolique mais qui ressuscite sous une autre forme). La mise en scène, tirant vers la mise en espace, choisit de ne pas choisir et de laisser l'œuvre dans une épure, une page blanche avec quelques carrés noirs.

Acis est normalement tué écrasé par un rocher et renaît transformé en ruisseau, ici il disparaît. Certes, il revient un instant dans le plus grand des cubes noirs disséminés sur le plateau (comme s'il était vu à l'intérieur le rocher), mais un drap le cache ensuite, il s'éclipse et son amante Galatée doit naviguer à travers le plateau pour mimer le courant d'eau qu'il est devenu.

La touche pastorale est apportée par les choristes, nymphes et bergers dans le livret, ici changés en leur troupeau de moutons avec des combinaisons tricotées (Séverine Besson). Les moutons ressemblent toutefois à des ours polaires dans ce tableau aux parois blanches (un grand glaçon, une banquise). D'autant que leurs chorégraphies candides et pataudes miment entre autres le pingouin, entre deux farandoles, petites siestes et séances de grattouilles réciproques pour se réveiller. Leurs petits épisodes bucoliques réguliers servent de transitions entre les différents épisodes de cette œuvre segmentée (les solistes ont leur épisode avec récitatif et air, chacun à son tour). Ce Jeune Chœur de l’Opéra de Massy composé d'artistes faisant leurs premiers pas professionnels, offre son investissement habituel, très appliqué pour la mise en scène, très juste et homogène vocalement.

L'Ensemble Barokopera Amsterdam est dirigé par Frédérique Chauvet sur un rythme soutenu, mais aussi précis que son travail des nuances. Ils alternent mezzo forte et mezzo piano en distinguant bien les répétitions musicales.

La phalange n'a pas eu besoin de venir ici à plus de 11 instrumentistes pour animer la partition et l'espace acoustique. Les cordes largement majoritaires sont homogènes et constantes, bien équilibrées avec les deux bois roucoulant et pépiant (le hautbois fait se lever le soleil et la flûte à bec est un oiseau piccolo). Ces effets sont assumés en tant que bruitage (ce drame parle littéralement de tourtereaux roucoulant) mais aussi pour la place des notes dans la savante harmonie baroque.
Galatée chantée par Marie Lys assume le rythme soutenu et les roucoulades, dans ses vocalises qu'elle lève en se déplaçant constamment sur la pointe des pieds. La ligne de chant enchaîne les différents phrasés baroques, depuis la voix droite jusqu'aux vibrations très ornées, via la messa di voce (intensification du souffle pour enrichir le phrasé en cours de ligne). L'effet sur le public est aussi produit par son costume bleu ciel (couleur rappelant qu'elle est une nymphe, divinité marine mais qui saura en appeler au ciel pour transformer son amant écrasé) et surtout sa haute coiffure montant en cône vertical, entre Marge Simpson, les poupées Trolls et une fiancée de Frankenstein azur.
Acis (Alexander Sprague) a une assise grave, le médium est pincé pour rendre la couleur de ténor mais les vocalises glissent sur la banquise tandis qu'il mime de la air-lyre (une des nombreuses illustrations littérales dans cette mise en scène où on se frappe la poitrine pour montrer le cœur qui bat et la douleur, avant de danser comme Pulp Fiction). L'aigu serre et fatigue vite, hachant un phrasé sinon continu mais contenu.

Un œil comme dessiné au feutre sur un bandeau en papier à son front rappelle que le jaloux Polypheme est un cyclope. Il est maître des cailloux, ceux qui couvrent ou plutôt forment sa tenue, et ces cubes noirs sur lesquels il monte pour dominer le plateau. La voix de Christian Immler aussi est ferme et rocailleuse. Ses r roulent comme les pierres mais n'amassent pas beaucoup de mousse, la projection restant fine. S'il bute sur les vocalises, il pose des accords en bloc, comme la mise en scène lui fait enchaîner les poses en montrant les muscles.

Damon, l'amie confidente interprétée par Jennifer Pellagaud s'accorde avec la fosse pour ralentir un peu le tempo dans ses récits expressifs. La voix se pose ainsi sur une ampleur raisonnable pour la salle, avec des résonances aiguës floconneuses (à l'image de ses vocalises, légères et en place même si elle doit reprendre son souffle en cours de phrase). Elle contrôle le vibrato, l'intensifiant pour les moments expressifs. Mais, ne mixant pas la voix avec des appuis de poitrine, elle n'atteint pas les graves. Enfin, Corydon, l'ami berger et conseiller est campé par Germain Bardot d'une petite voix serrée et inquiète comme son personnage qui clopine sur son bâton de berger, hésitant sur le soutien et tremblant en fin de phrase. S'il reste sous les notes, il prolonge aussi son caractère en adoucissant la voix.

Le public ne reste pas de glace et offre au spectacle un accueil très chaleureux.