Presse

Francois van den Anker dans Opera Magazine (7 novembre 2015)

Don Giovanni, anno 1815: faire la fête

L’adaptation du Don Giovanni de Mozart donnée actuellement par BarokOpera Amsterdam dans les théâtres est intéressante au niveau du concept et de ses sources, mais c’est surtout un spectacle fort séduisant. Très abordable pour les mélomanes débutants, et recommandé aux connaisseurs qui verront et entendront sous un éclairage nouveau le héros d’opéra si connu.
… Hier soir, il y avait au Théâtre Royal de La Haye un Don Giovanni qui s’appelait à nouveau Don Juan et qui menait une vie beaucoup plus correcte que le héros de Mozart. Il n'avait pas conquis 1003 femmes en Espagne, mais “seulement” 200. Il s’agit là d’une adaptation de 1805 de Christian Kalkbrenner, chef de choeur à Paris. Don Giovanni défait de ses caractéristiques révolutionnaires: c’était là la politique culturelle de l’époque, qui alla jusqu’à La Haye.
Il a deux cent ans exactement, une compagnie répétait cette version française de Kalkbrenner au Théâtre de La Haye pour la représenter les 7 et 22 décembre 1815. Ils pouvaient alors choisir entre deux arrangements, celui fort sage de Kalkbrenner ou celui de Castil-Blaze qui avait subi moins de transformations. Les discussions sur ces deux versions entre les chanteurs et le metteur en scène constituent le fil rouge de Don Giovanni, anno 1815 qui prend la forme d’une répétition.
Il y a encore moultes autres idées et anecdotes à la base de cette nouvelle production –suite à des recherches approfondies des créateurs - mais il est remarquable que rien n’est jamais de trop. Ce qui dans les premières minutes semblait être une soirée “instructive” se révéle très vite une soirée de pure fête musicale et théâtrale.
Don Giovanni en français: tout d’abord, les airs connus sonnent un peu différemment, et grâce à l’équilibre entre les chanteurs et l’orchestre, cela est très réussi. Le Beaujolais nouveau est arrivé il y a quelques semaines dans notre pays en la personne d’Anne Rodier. Elle donne vie à tous les rôles féminins de l’opéra, captive le public par des textes légèrement rebelles sur le statut de la femme, et traite les hommes sur scène, qui lui veulent tous quelque chose, avec un répondant plein de grâce. Elle chante excellemment et joue avec une grande aisance.
Ses partenaires, tous trois hollandais, ne lui cèdent en rien. On exige ici beaucoup d’eux à la fois: ils chantent et jouent en français, sont très mobiles sur scène, et dialoguent en hollandais, ce qui est toujours difficile.
Pieter Hendriks, fidèle de BarokOpera Amsterdam, est un Leporello/Sgnanarelle (il s’appelle ainsi chez Kalkbrenner) très drôle, en particulier dans les dialogues en hollandais.
Le baryton Wiebe Pier Cnossen (Don Giovanni/Don Juan) et Jean-Leon Klostermann (Directeur de Théâtre/Don Ottavio) sont non seulement des chanteurs expérimentés, mais de plus ont acquis une grande expérience de spectacles dans des lieux inhabituels. Et cette base solide se voit à la fois par la vivacité de leur jeu et la fiabilité de leur chant. Cnossen, sous sa perruque un peu hystérique, sait constamment garder le juste équilibre entre comique et farce, et chante ses airs à la perfection. Jean Leon Klostermann est un directeur de théâtre très convaincant et il est l’un des rares ténors à pouvoir mettre à son répertoire le rôle du Commandeur. Il y est impressionnant. La scène finale, avec beaucoup de fumée, de lumières et donc un ténor pour Commandeur, pourrait servir de leçon à nombre de metteurs en scène.
La direction d'acteur de Nynke van den Bergh est détaillée et pleine d’imagination… La grande réussite de sa mise en scène est d’avoir su, à partir d’une importante quantité d’informations historiques, créer avec habileté un spectacle divertissant, logique et bien conduit. Elle demande aux chanteurs une rythme soutenu dans les dialogues en même temps qu’une grande mobilité, par exemple aux moments où ils déplacent les éléments de décor tout en discutant (décors réalisés avec du feutre épais, un peu instables sur leurs roulettes).
Ce Don Giovanni, anno 1815 plaira aux nouveaux spectateurs d’opéra, mais aussi aux connaisseurs qui ont rarement dû assister à un Air du Catalogue (l’air où Leporello énumère les conquêtes de son patron) si amusant et si raffiné.
Dans la fosse, Chauvet domine, et cela s’entend. Française de naissance, elle doit avoir un énorme plaisir à diriger ces versions françaises de Mozart. D’habitude, elle accompagne ses spectacles par des formations de chambre, cette fois, c’est un orchestre d’une vingtaine de musiciens. Nous avions presque oublié les frictions entre les approches romantiques et authentiques. Chauvet fait entendre les sonorités “authentiques” des instruments d’époque. Dans la fosse, on souffle et on frotte délicieusement. Ceux qui sont habitués aux sonorités braves et onctueuses de nombre d’autres orchestres lyriques, doivent avoir un écoute différente.
Don Giovanni, anno 1815 est une fête musicale et théâtrale qui s’adresse à un large public, avec pour grande qualité le fait que sa richesse en informations et en trouvailles amusantes, intéressantes et historiques, n’altère jamais le caractère séduisant et théâtral de la production.
 


Bronvermelding:

http://www.operamagazine.nl/recensies/34533/don-giovanni-anno-1815-faire-la-fete/





« Retour