Presse

Nicolas Mathieu dans Olyrix (12 octobre 2018)

A l'Athénée, God save the Queen Mary!

Pour le troisième et dernier épisode du Festival Purcell proposé au Théâtre de l’Athénée, le BarokOpera de Frédérique Chauvet invente un nouvel opéra du compositeur anglais autour de la gure de la Reine Marie II d’Angleterre. Un patchwork musical plaisant, entraînant et bien ciselé !

Après un King Arthur décalé et détonant composant le deuxième épisode du Festival Purcell (le premier volet montrait alors Didon et Énée), l’Ensemble BarokOpera d’Amsterdam dirigé par Frédérique Chauvet revient sur la scène du Théâtre de l’Athénée et propose Queen Mary, opéra créé de toute pièce à partir d’extraits d’ouvrages de Purcell (The Fairy Queen, King Arthur), mis en scène par Sybrand van der Werf et dédié à une autre gure de pouvoir politique, cette fois-ci féminine et historique : la Reine Marie II (1662 - 1694), esquissant dans le même temps le contexte historique des con its que l’Angleterre traverse à cette époque. Pour créer du lien entre les différentes parties musicales, les quatre acteurs comédiens (Marijje van Stralen, Oscar Verhaar, Mattijs Hoogendijk et Pieter Hendriks, déjà présents dans le King Arthur) proposent des interludes théâtraux (en anglais et en français) dans lesquels ils racontent les péripéties de l’Histoire en interprétant les différents personnages qui la composent. Parfois, en guise de soutien à la narration, un vieux grimoire est employé à propos, fi l rouge apparaissant à plusieurs moments du spectacle (des débuts jusqu’à la mort de Marie II, avec en fond sonore la marche de la célèbre Music for the Funeral of Queen Mary), tissant la trame de l’ensemble et installant l’auditoire dans la posture d’un auditeur attentif (que corrobore la première phrase du spectacle énoncée par le ténor, « Mesdames et Messieurs, bienvenue dans l’Europe du XVIIe siècle ! », carte à l’appui).

Au contraire de la mise en scène très fournie du King Arthur, celle du Queen Mary montre une certaine sobriété. Seule une estrade à plusieurs niveaux située en fond de scène habille l’espace. Cette sobriété affecte également les élégants costumes de cour des personnages, intégralement de couleur blanche. De cet espace dépouillé, les acteurs chanteurs font un terrain de jeu, l’ornant parfois de quelques accessoires (une carte de l’Europe, une chaise, des tissus de plusieurs couleurs) dont ils se servent habilement pour provoquer effets humoristiques et poétiques (un long drapé noir, vêtu par trois des quatre personnages lors de la marche funèbre à l’heure de la mort de la Reine, forme une entité mystérieuse et surnaturelle, suspensive, comme le temps à l’écoute de ces pages). Sur le plan théâtral, il faut saluer la performance des quatre protagonistes qui, débordant d’énergie, se montrent à l’aise aussi bien pour investir l’espace que pour transmettre au public, celui-ci étant parfois interpellé ou littéralement sollicité lors de la représentation (lors d’une quête imaginaire où le contre-ténor, alors porte-parole de l’Église, en appelle à la bonne charité des premiers rangs).

Cette complicité dans le jeu se retrouve dans les parties à quatre voix, où les interprètes offrent des quatuors très bien coordonnés, que ce soit sur le plan rythmique ou mélodique (les nuances sont accordées, les passages homorythmiques chantés d’une seule voix, les parties fuguées bien lées). Inspirés par le même esprit, ils chantent ensemble l’Enfer tout éclairés d’une lumière rouge vif (leurs voix, ici, prend des teintes méphistophéliques), Bacchus et l’Angleterre victorieuse (un verre à la main, une même ivresse) puis les funérailles de la Reine Marie II avec une harmonie saisissante (« In the midst of life »), précédant un « Lord, the secrets of our hearts » a cappella, formant de superbes accords. Apparaissant comme soliste dans l’air « If love’s a sweet passion », la soprano Marijje van Stralen distille tout le caractère contrasté du texte comme de la musique, entre des aigus légers, clairs et ténus, évocation du plaisir, et des mediums cherchés dans la gorge (« Why does it torment ? ») provoquant un soudain et juste effet dramatique. Confrontée un peu plus tard à de longs mélismes, elle les dessine avec nesse et grâce, tenant son souf e sur toute la longueur avec assurance pour en soigner l’arrivée. Bien menées dans l’ensemble, les lignes sont pleinement audibles, chantées forte ou piano, seul ou en quatuor....

Chez les hommes, le contre-ténor Oscar Verhaar entonne un sensible « By beauteous softness » d’une voix de soie et à tempo modéré, déployant son air avec une douceur caressante qui miroite les mots « softness » et « sweetness » articulés avec tact, avant de s’engager dans un preste « April, who till now has mourned » où les vocalises et les arpèges s’envolent dans les airs, la rapidité laissant toutefois apparaître quelques notes précipitées où la voix perd en homogénéité entre les aigus et les médiums. Dans les parties en quatuor, son timbre apporte de belles couleurs à l’ensemble. À ses côtés, le ténor Mattijs Hoogendijk retrouve le faste royal du King Arthur en Guillaume II, conquérant l’espace par-delà la scène et alliant à son jeu théâtral une voix bien projetée, dont la clarté résonne en accord avec la triomphante trompette. Il est également l’instance religieuse au livre sacré, les mouvements économes et la voix bien ancrée. Un peu plus tard, il colore sa voix d’un timbre élégiaque avec un sensible « Return fond Muse », dont il tire des notes ténues, parfois timides et moins audibles lorsqu’elles s’élèvent vers des aigus célestes. Les trois interprètes sont soutenus par le baryton Pieter Hendriks, assurant les lignes les plus graves avec une voix large, ample, et boisée, pleinement compréhensible, qui s’élève chantante et souple dans un « The wondrous hero » où les vocalises rapides sont élancées avec une apparente aisance. Son duo avec le contre-ténor (« No kissing at all », extrait de The Fairy Queen) est délicieusement plaisant. Le baryton y incarne à merveille l’amant épris dont la fougue ne fait que croître au l de l’air, tandis que le contre-ténor s’y refuse à coups de « No, no, no, no ».

Avec le prélude ouvrant la soirée et partagé entre une calme solennité et une agitation bouillonnante, le BarokOpera de Frédérique Chauvet installe d’emblée l’esprit du spectacle, offrant en un temps réduit une large palette d’expressions. Cette myriade de caractères, toute comprise dans ce prélude, se déploie au l de la soirée avec un bel investissement des musiciens, dont l’équilibre de l’ensemble s’allie à une grande délicatesse dans le jeu. Les parties à l’unisson comme les dialogues entre instruments (notamment les bois et les cordes) sont précis, attaqués avec précision. Particulièrement sollicitée (tonalité de l’épique et de la gloire), la trompette donne la juste énergie pour transmettre le soupçon de gloire et de majesté dans les parties ensemble, puis résonne victorieuse lors d’un duo trompette – baryton où elle enchaîne avec précision et vélocité fusées mélodiques et arpèges sonores bien assortis avec les lignes du chanteur.

Et alors qu’à la mort de Marie II et de Guillaume II, les con its reprennent leur cours (« L’histoire se répète »), les protagonistes, sur une partie instrumentale énergique, reprennent le début du spectacle en accéléré, final sans fin, clin d’œil poétique vivement applaudi.