Presse

Bernard Schreuders dans Opera Magazine (8 avril 2012)

Purcell, what else?

Vous trouvez que Purcell n’est pas assez joué, que l’offre se limite trop souvent à Dido & Aeneas et à un bouquet d’airs célèbres donnés en récital ? Alors les lignes qui suivent devraient vous réjouir et vous redonner espoir. Le 8 avril dernier, l’auditoire du Concertgebouw d’Amsterdam réservait un triomphe aux invités du traditionnel concert dominical. Le succès de ce Queen Mary, best of Purcell 2 prouve de manière éclatante que l’Orpheus Britannicus a lui aussi son public et que les organisateurs seraient bien avisés de le programmer. Encore faut-il disposer d’interprètes de haut vol, car son génie plus que tout autre souffre de la médiocrité des fonctionnaires de l’art. En l’espèce, la performance du Barokopera Amsterdam fut saluée par une standing ovation amplement méritée.
 

Nous connaissions les formations à géométrie variable, mais cet ensemble fondé en 1996 et dirigé par Frédérique Chauvet va encore plus loin en déclinant des productions modulables en fonction des lieux et des circonstances de la représentation, de la version de concert théâtralisée à la véritable mise en scène d’opéra, avec décors, costumes et éclairages. En 2002, il s’est lancé dans une intégrale des semi-opéras de Purcell, inaugurée par The Fairy Queen dans le cadre du festival des opéras d’été de Bretagne. King Arthur a pour sa part été monté à Dinard en 2005 puis mis en espace avec la complicité de David Prins pour différentes salles de concert. Rompus aux exercices d’assouplissement, les musiciens ont parfaitement intégré le format des concerts du dimanche matin au Concertgebouw (Het Zondagochtend Concert), diffusés en direct à la radio (NL 4) et donc soumis à un horaire d’une absolue rigidité (une heure et des poussières). Pour cette matinée pascale, le Barokopera Amsterdam a réduit de moitié environ le programme du gala Purcell donné quatre jours plus tôt au Théâtre de Heerlen. Cette faculté d’adaptation repose, on le devine avant que de l’entendre, sur la cohésion exceptionnelle des artistes ainsi que sur une intelligence aiguë d’un répertoire sans cesse approfondi au fil des ans.

 

Fidèles à l’esprit et à l’esthétique des spectacles auxquels Purcell collaborait, les Amstellodamois mêlent le théâtre, vecteur de l’action, aux masques du compositeur, qui la commentent ou divertissent ses protagonistes. Mais s’ils ont assimilé la leçon des baroqueux sur le plan musical, ils ne pratiquent pas la reconstitution dramaturgique, convaincus que ce genre hybride ne peut vraiment fonctionner qu’en instaurant un dialogue direct avec les spectateurs d’aujourd’hui. Pour leur nouveau projet autour de la reine Mary II Stuart, le metteur en scène Sybrand van der Werf a inventé un récit à plusieurs voix confié aux solistes du chant et en quelque sorte illustré par des pages de Purcell: fragments de musique de scène (The Fairy Queen, King Arthur, The Tempest), anthem, extraits d’odes et les sublimes Funerals for Queen Mary composent ce florilège étonnamment harmonieux dans sa diversité, auquel la souveraine sert plus de prétexte que de fil conducteur. De fait, le texte s’attache également aux victoires militaires de son royal époux ou aux querelles des têtes couronnées d’Europe, rappelant fort à propos que William (Guillaume III d’Orange Nassau) et Louis XIV étaient cousins.

 

Le pari est audacieux, mais risqué. En effet, le délicat mélange du parlé et du chanté ne prend pas toujours et suscitait déjà du temps de Purcell de vives réticences. Roger North, son contemporain, observait que parmi « ceux qui assistaient à la représentation, il y en avait qui haïssaient la musique alors que d’autres, la préférant, ne supportaient pas les interruptions provoquées par les nombreux dialogues » et de conclure « qu’il était préférable d’avoir soit l’un, soit l’autre. »Tout est d’abord une question de proportions et de ponctuation, Sybrand van der Werf l’a manifestement compris, car ses interventions, bien calibrées, n’introduisent aucune rupture inopportune ou trop longue dans le flux musical. S’il veut toucher sa cible, le dialogue parlé se doit aussi d’être intelligible et donc formulé dans la langue du cru. Du reste, pour créer une complicité avec l’assistance, quelques saillies drolatiques, voire mordantes, sont également les bienvenues, ce dont ne se prive pas l’auteur. Il ne se contentera sans doute pas de traduire sa prose, mais l’adaptera également pour la reprise du spectacle à Dinard, certains festivaliers risquant de ne pas apprécier la pique à l’endroit de « la France catholique et agressive de Louis XIV ». Cet été, le Barokopera remettra donc son ouvrage sur le métier, Sybrand van der Werf assurant la régie de William III, un nouveau titre, peut-être pour consacrer un nouvel infléchissement du programme recentré sur la figure du roi. Allez savoir, avec ces champions de l’arrangement, tout semble possible !

 

Les acteurs chanteurs ont réussi à trouver le ton juste, ils interprètent le texte avec naturel et une bonne dose d’humour, mais sans jamais verser dans l’outrance que nous pouvions craindre en les voyant descendre les marches du prestigieux Concertgebouw dans leur équipage immaculé, digne de Broadway. Le Barokopera Amsterdam (une quinzaine d’instrumentistes en plus des solistes) livre un Purcell très organique et servi par un fort beau sens de la respiration. Certains choix ont néanmoins de quoi surprendre. Ainsi, pourquoi confier l’énergique « A thousand, thousand ways » de Fairy Queen à un contre-ténor qui manque d’impact dans cette partie trop grave ? C’est d’autant plus regrettable que l’alto, pur et rond, de Gunther Vandeven aurait fait merveille dans « Return, fond muse, the thoughs of war » confié ici au ténor Matthijs Hoogendijk. Certes, nous aurions aimé les retrouver dans l’ondoyant et délicieux duo « Sweetness of Nature » de la quatrième des six odes pour l’anniversaire de la reine Mary, Love’s Goddess sure was blind, mais le Barockopera a jeté son dévolu sur la moins courue Celebrate this festival et nous lui en savons gré, car il nous permet de redécouvrir le jubilatoire « While, for a righteous cause he arms » pour basse et trompette. Doté d’un soprano lumineux mais fort léger, Wendy Roobol tire habilement son épingle du jeu et restitue avec finesse l’amère ambiguïté du tourment amoureux (« If love’s a sweet passion »).
 




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